VOL A VOILE

Hans-Werner Grosse, l’homme qui savait lire les nuages…

Le 25 avril 1972 était une journée fraîche et plutôt sèche. Il y avait une zone de haute pression sur l’Angleterre qui s’étalait jusqu’en Scandinavie – une météo idéale pour un pilote de planeur. Hans-Werner Große, citoyen de Lübeck en a profité pour établir un record qui n’est toujours pas battu aujourd’hui. Il s’est rendu de Lübeck à Biarritz, sur la côte atlantique française, soit 1460,8 kilomètres aux commandes de son ASW-12. Ce vol a transformé le marchand de Lübeck qu’il était en une légende du vol à voile.

En fait, ce 25 avril 1972, Große voulait “seulement” aller jusqu’à Nantes (ouest de la France) et établir un record du monde de vitesse sur cette route. Pour rappel, ce n’était qu’en 1971 qu’un planeur avait parcouru pour la première fois un vol de plus de 1000 kilomètres en Europe. Toutefois, et ce avant même d’arriver à Nantes, Hans-Werner Große décide d’oublier la tentative de record du monde de vitesse en planeur sur 1000km pour chercher à établir le record du monde en distance pure, donc en volant le plus loin possible. “C’était un sentiment indescriptible de voler plus loin que n’importe quel pilote de planeur n’avait jamais volé auparavant, et plus loin que tout le monde n’avait jamais pensé possible auparavant” nous avez-il dit un jour lors d’une soirée partagée en Namibie. Il a ainsi poursuivi sa route vers le sud en profitant des performances de son “ASW-12” qui était l’un des planeurs les plus performants de l’époque en longeant la côte atlantique en passant par La Rochelle et Bordeaux pour finalement atterrir sur l’aérodrome de Biarritz. Il aurait probablement pu aller encore plus loin, mais il n’a pas voulu prendre le risque de se diriger vers l’Espagne a la tombée de la nuit et surtout sans carte pour confirmer l’adage « mieux vaut devenir un vieux pilote qu’avoir été un très bon pilote… ». Lui a été les deux les deux, un pilote de planeur de légende et un pionnier comme l’ont été ses compatriotes Jochen von Kalckreuth qui reste comme le père du vol à voile en montagne et Klaus Holighaus qui fut le premier à tourner un 1000km FAI en Europe ou encore le Suisse Federico Blatter qui fut le premier à tourner un 1000km sur les Alpes. Les performances de ce vol étaient si impressionnantes pour l’époque que même le “New York Times” s’en était fait l’écho sur une demi-page : 1460,8 km sans moteur en 11h30 de vol à la vitesse moyenne de 127 km/h, rien que ça !

Né à Swinemünde en 1922, a quatorze ans (1936), il apprend à voler sur un planeur de l’école de la Jeunesse hitlérienne. Il s’écrase même une fois pendant sa formation, se blessant grièvement. À l’âge de 21 ans, il devient pilote de l’appareil le plus polyvalent de la Luftwaffe, le bombardier bimoteur “Junkers Ju 88”, et échappe de justesse à la mort à plusieurs reprises, s’en tirant qu’avec des blessures. Plus tard, il a toujours critiqué cette époque et s’est distancé de la dictature nazie. Quelques années seulement après la fin de la guerre, il a été l’un des premiers à reprendre les airs à Lübeck en retournant à ses premiers amours, la pratique du vol à voile. Depuis, son palmarès est édifiant : Au total, le No de concours « HW » a établi plus de 40 records du monde de vol à voile et on ne dénombre plus le nombre de compétitions auxquelles il a participé pour truster les plus hautes marches du podium. En 2014 encore il annonçait des vols de plus de 700 km en compagnie de son épouse Karin, et jusqu’à la pandémie Covid-19 et les restrictions qui en ont découlé, « HW » prenait encore les commandes d’un planeur biplace et pas n’importe lequel, son “Eta” et ses 30,9 mètres d’envergure, Numéro de série 1 en tant que l’un des initiateurs de ce projet ultime (VV200 pour ceux qui veulent retrouver l’essai en vol qui a été consacré à cette machine). En Mai 2009, âge alors de 86 ans, il se classait encore troisième de la classe ouverte à la Lüsse-Cup aux commandes de cet Eta No 1 « HW »….

Dans les années 60 il pilotait déjà un Ka-6 et en 1970, à Marfa (Etats-Unis) il devient vice-champion du monde sur l’ASW-12 derrière le local matador George Moffat sur le Nimbus du rivale Schempp-Hirth. « HW » avait pourtant fait son choix, ce sera plutôt les records que la compétition et restera un fidèle ambassadeur du constructeur de Poppenhausen puisqu’il a réalisé pas moins de 23 de ses 43 vols de record aux commandes d’un Alexander Schleicher entre 1970 et 1993. Tout débuta bien évidemment par l’ASW 12, suivi de l’ASW 17 avec lequel il a réalisé 11 records et plus tard l’ASW 22, l’ASH 25 et l’ASH 25 E motorisé. Ses vols records ont été réalisés non seulement en Allemagne (Europe) mais surtout en Australie à partir de Alice Springs principalement.

C’est d’ailleurs là-bas qu’au cours de l’hiver 1979/1980 fut transporté le biplace le plus performant de l’époque, l’unique SB-10 de l’Akademische Fliegergruppe Braunschweig. Peu importe, Hans-Werner Grosse y réalise quatre nouveaux records du monde dans la catégorie biplace en partageant ces vols avec des étudiants impliqués dans le projet.

On retiendra encore sa volonté de toujours faire découvrir et la promouvoir le pilotage des planeurs. C’est ainsi qu’il a mis son ASH-25 à disposition de vingt-cinq jeunes pilotes de l’ancienne Allemagne de l’est pour leur permettre de voler aux commandes d’une machine moderne qui leur serait restée inaccessible. Si aujourd’hui on rend hommage à Hans-Werner Grosse, c’est aussi parce qu’il est peu probable qu’un pilote de planeur soit resté fidèle aussi longtemps au vol à voile que lui : “lire les nuages est un sentiment indescriptible”, aimait-il à rappeler. Très accessible si on avait l’occasion de le côtoyer sur un terrain, il aimait particulièrement transmettre sa passion auprès des jeunes pilotes. Un pilote ne meurt jamais, il s’envole juste et ne revient pas » comme l’écrivait Antoine de Saint Exupéry dans « Pilote de guerre », Hans-Werner Große est décédé le 18 février 2021 à l’âge de 98 ans…

Repose en paix Werner…

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